Jean-Luc Mélenchon: « Il faut taxer les profiteurs du coronavirus »

INTERVIEW – Le leader de la France insoumise détaille pour Challenges ses solutions face à la crise sanitaire et accuse le président de la République, Emmanuel Macron, d’avoir rompu une digue avec l’extrême droite.

C’est un Jean-Luc Mélenchon affable, ravi de rencontrer la presse économique, qui nous reçoit dans les locaux de la France insoumise en cette fin de mois de février. Le député de Marseille estime que la crise sanitaire conforte ses positions économiques, lui qui dès 2017 proposait un plan d’investissement de 100 milliards d’euros dans l’économie française. « Aujourd’hui, avec le seul plan de relance européen, nous sommes à des multiples de cette somme », triomphe le leader de la gauche. Rasséréné, l’ancien sénateur socialiste se tourne aujourd’hui vers la présidentielle de 2022, à laquelle il s’est officiellement déclaré candidat au mois de novembre dernier, avec dans son viseur le président de la République Emmanuel Macron qu’il accuse d’avoir « rompu une digue morale » face à l’extrême droite. Devant la division de la gauche, Jean-Luc Mélenchon regrette que ses mains tendues n’aient pas été acceptées par le Parti socialiste et EELV et lâche, fataliste : « J’ai fait ce que j’ai pu ».

Challenges – Dernièrement, vous concentrez vos attaques contre le président de la République. Pourquoi ?

Jean-Luc Mélenchon – Nous le faisons depuis le premier jour de ce quinquennat morbide. Alors que jusqu’à présent la droite avait résisté à la tentation de l’extrême droite, le président Chirac la baïonnette au canon, le président Macron lui a franchi le Rubicon. L’apologie de Pétain et Maurras, personne n’avait fait ça avant lui. [Lors d’une rencontre avec des députés à l’Elysée en février 2020, le chef de l’Etat avait utilisé le concept de « pays légal » et « pays réel » théorisé par Charles Maurras au début du XXe siècle. Quant au maréchal Pétain, Emmanuel Macron avait déclaré en novembre 2018 qu’il « avait été, pendant la Première guerre mondiale, aussi un grand soldat », NDLR]. C’est une incroyable digue morale qu’il a rompue. Il drague les intellectuels et les porte-paroles de la droite extrême qui aujourd’hui structurent une partie de l’opinion : les Zemmour, les Valeurs Actuelles qui jusqu’à présent étaient rejetés de l’espace que couvrait la droite. Macron a joué le débordement de la droite et un mauvais tour à la démocratie française. Et ce qui s’est passé sur France 2, il y a quelques semaines, est un tournant majeur. Le service public a décidé qu’en France le débat central était entre la droite extrême et l’extrême droite, piétinant par la même les valeurs qui le fondent. La police de la pensée contre le prétendu « islamo gauchisme » à l’université ouvre à présent un nouveau Maccarthysme en France. Déclassée, autoritaire et obscurantiste la France de Macron s’est alignée sur le modèle hongrois d’Orban. Quelle tristesse !

Pourquoi ne re cherchez-vous pas une alliance avec le PS ou EELV qui paraît aujourd’hui le seul moyen pour la gauche d’atteindre le second tour de la présidentielle ?

Le seul ? Notre défi ce n’est pas l’union des sigles mais l’abstention. Il faut entraîner et produire des votes d’adhésions. Mais parlons d’union. Je suis sorti de l’élection présidentielle à 19,5%. J’ai aussitôt proposé de faire un front populaire. Ils m’ont agoni d’injures. Puis j’ai proposé une « fédération populaire », ils n’en ont pas voulu. J’ai fait ce que j’ai pu. Aux régionales, où nos différences ne sont pas engagées, on pourrait faire des listes communes. On leur a même dit qu’on ne réclamait pas de têtes de listes. Réponse ? « Rangez-vous derrière nous en silence ». La question de l’union ne s’adresse donc pas à moi. EELV et PS  se croient dominants, et le pouvoir devrait leur revenir de droit. De fait, les Verts bénéficient d’un capital de tendresse tel que quoi qu’ils disent, même dans le sectarisme le plus noir, cela passe comme une délicate mignardise. Ils disent qu’ils veulent trouver un espace entre Macron et Mélenchon. J’en suis exclu ! Dois-je craindre qu’ils dépouillent Macron ? Bien sûr que non !

Avec la crise du coronavirus, les Etats déversent des centaines de milliards d’euros dans l’économie. Etes-vous satisfait ?

Vous avez raison, il y a une nette évolution des mentalités. Quand en 2017, je parlais d’un plan d’investissement de 100 milliards d’euros combien semblaient sur le point de s’évanouir ! Mais il n’était question que de cinq ans de rattrapage d’investissements publics. Aujourd’hui, avec le seul plan de relance européen, nous sommes à des multiples de cette somme. La situation est devenue favorable à nos idées. Le regard a changé sur notre programme. Nous nagions hier encore en plein délire libéral. Quand je parlais de planification, mes adversaires me jetaient à la figure le Gosplan et l’Union soviétique. On me supposait incapable d’intelligence économique. Et vous-mêmes, aujourd’hui, me posez des questions sur un ton différent.

Quelles seront vos premières décisions économiques si vous remportez l’élection présidentielle de 2022 ?

J’arriverai au pouvoir avec un objectif simple : relancer une consommation populaire écologiquement durable et remplir le carnet de commandes des entreprises. Nous procéderons par plans. Et d’abord notre « plan investissement eau », qui illustre de la manière la plus forte la jonction entre l’écologie politique et l’économie. Ce sont des choses simples, que tout le monde comprend. Plus qu’une transition, je prône une « bifurcation », c’est-à-dire un changement de trajectoire de notre économie. La division internationale du travail actuelle n’est plus tenable pour un pays comme le nôtre. La relocalisation est notre mot d’ordre. Notre modèle c’est l’économie mixte: un secteur  public planifié et un secteur privé protégé de la concurrence déloyale de l’international. Je nationaliserai les « biens communs » : l’eau, l’air, ce dont tout le monde a besoin, en appliquant la règle pollueur/payeur. De même, plus question de privatiser EDF ou de démembrer la SNCF. Les prix de l’énergie et du transport doivent être stabilisé. Les gens comme les entreprises ont besoin de visibilité.

Vous voulez annuler une partie de la dette publique mais n’est-ce pas dangereux pour un pays qui emprunte 260 milliards d’euros par an ?

Je commencerai par proposer d’annuler la partie de la dette publique détenue par la banque centrale européenne (BCE) : c’est près de 20% de la dette française. La BCE émet autant de monnaie qu’elle veut, elle peut donc geler cette dette sans que personne ne soit floué. Le seul risque, que j’assume, est de voir l’inflation progresser en Europe d’un ou deux points si tous les pays en font autant. Que diable ! Nous avons déjà connu des périodes d’inflation à 10 ou même 12 points. Cela desserrera la contrainte sur la dépense publique et permettra de réinvestir dans notre économie, nos hôpitaux, nos écoles publiques. Nous enclencherons ainsi une dynamique vertueuse. La relance de l’activité soulagera la dette détenue par les entreprises (2.000 milliards d’euros) et les particuliers (1.400 milliards d’euros). Le danger est là. Car elles peuvent provoquer par effet domino d’effondrement de l’économie française. Pour éviter le pire, je préconise l’instauration d’une caisse de défaisance de ces dettes privées. Elles seraient absorbées par les banques privées et rachetées par la BCE. 

Vous voulez augmenter les impôts alors que la France, avec un taux de 45%, est déjà la championne du monde des prélèvements obligatoires devant le Danemark…

J’instaurerai un impôt universel sur les entreprises comme pour les particuliers pour qu’elles soient toutes taxées à la mesure de la richesse produite dans notre pays. Avec cette nouvelle règle, Amazon paiera à la France ce qu’il nous doit et pas ce qu’il a envie de donner.  J’engagerai également la lutte contre la fraude fiscale, en appliquant aux pays européens tricheurs la grille internationale des paradis fiscaux. Ainsi nous débusquerons, les pays voyous de l’Europe : le Luxembourg, les Pays-Bas et d’autres. Je mettrai en place une taxe exceptionnelle sur les « coronaprofiteurs »: la tech, le e-commerce, tous ceux qui se sont enrichis pendant la crise. On l’a déjà fait en 1919 avec les « profiteurs de guerre ». Enfin, je réorganiserai l’architecture globale de l’impôt en France. Personne ne peut se satisfaire d’un système à 5 tranches d’impôts où la moitié des Français ne payent pas d’impôt. Je créerai neuf nouvelles tranches pour mieux répartir l’effort fiscal. Dans mon système, si vous êtes en dessous de 4.000 euros par mois, vous paierez moins d’impôts. Evidemment, les tranches les plus hautes paieront plus d’impôts, avec un maximum sur la dernière tranche qui sera taxée à 90%. 

Une taxation aussi forte ne produirait-elle pas des effets désastreux en favorisant l’exil fiscal comme la Suède des années 1970-1980 ?

Cela ne sera plus possible. Nous appliquerons l’impôt universel sur le modèle de la règle fiscale des USA : chacun paiera sur la place et ensuite la différence de ce qu’il aurait payé en France. La société ne peut pas vivre sous le chantage d’une poignée de personnes qui préfèrent leur portefeuille à leur patrie.

L’ampleur du plan de relance européen, 750 milliards d’euros ne vous incite-t-il pas à revoir votre jugement sur l’Union européenne ?

Absolument pas ! Cette somme est dérisoire comparée aux 12.000 milliards de PIB de l’Union et 8 points de récession. Ce « machin » s’est couvert de honte dans ces événements, incapable de décrire ce qu’était un processus de confinement, incapable d’établir une coopération sanitaire planifiée dans toute l’Europe, incapable de reconnaître ses erreurs monstrueuses sur la gestion des hôpitaux publics, incapable de gérer la production de vaccin et l’approvisionnement de nos pays. C’est l’Europe qui est responsable de tout ça, c’est l’Europe qui a sur la conscience les morts du Covid et des maladies qui n’ont pas pu être détectées ni traitées à temps. Et quand ils finissent par se mettre d’accord au bout de dix heures de palabres, c’est sur ce chiffre ridicule de 790 milliards d’euros. La France va recevoir 40 milliards et en remboursera 60 !  Je veux envoyer un message : ou bien l’on change de méthode ou bien la France désobéira. La Grèce, c’était 2% de l’économie européenne, la France c’est 18%. Nous sommes un grand pays, une grande puissance encore pour un certain temps ! Qui s’y frotterait s’y piquerait ! Je ne vois pas de raison de laisser notre pays se vider de son sang industriel. Ca n’a rien d’agressif de dire à un Allemand que nous ne pouvons plus continuer comme ça. Je reste sur la formule mitterrandienne : « On ne fait pas l’Europe en défaisant la France ».

On entend moins vos critiques sur l’euro …

Face au désastre en cours, je ne veux pas rajouter au chaos. On a une monnaie unique, qui est surévaluée. Cette surévaluation a permis à l’Allemagne de s’imposer comme la puissance économique dominante en vendant ses voitures et ses machines-outils. Elle nous a déclassé parce que nous ne sommes  pas capables d’affronter le marché mondial sur nos productions intermédiaires. Dans cet épisode, on a accepté des conditions insupportables. Maintenant, il faut s’entendre pour changer les statuts de la BCE avec des critères qualitatifs autre que la seule stabilité monétaire. Et je reste contre l’euro fort.

Avez-vous évolué sur le revenu universel, une mesure qui bénéficierait aux jeunes durement affectés par la crise du coronavirus ?

Je ne suis toujours pas d’accord mais je ne demande qu’à être convaincu. Je suis toujours prêt à discuter. Les premières choses que j’entends me font un peu peur. Quand je vois M. Jadot dire qu’il est pour un projet de revenu universel avant d’annoncer, après avoir fait ses additions, que cela donnera le RSA + 100 euros, je ne vois pas ce que l’on a à gagner de l’opération. Par ailleurs, j’ai toujours trouvé inacceptable un revenu universel fusionnant des minimas sociaux pourtant calculés sur mesure. Ici, je suis davantage pour le sur mesure que sur le prêt-à-porter. Je suis partisan de ce que j’appelle la « garantie dignité » : l’Etat doit compléter la différence entre ce que perçoit tout citoyen et le seuil de pauvreté de 1.015 euros. Sinon, autant dire que vous acceptez la pauvreté dans votre pays et que vous vous contentez de l’organiser.

Source Challenges

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