“L’explosion de la zone euro est de plus en plus probable, qui veut sa peau ?”

Ceux qui menacent le plus la zone euro ne sont pas les europhobes et les altermondialistes, mais ses dirigeants politiques et monétaires (BCE), qui sont en train de la mettre en danger, avertit notre chroniqueur Marc Touati, président du cabinet ACDEFI. L’explosion de la zone euro est possible… et même de plus en plus probable, selon lui !

Arrêtons de nous voiler la face : la zone euro est en danger ! Certes, ce n’est pas la première fois. En effet, depuis sa création il y a bientôt 22 ans, la zone euro a dû encaisser un grand nombre de chocs : la récession de 2000-2003, l’effondrement de l’euro/dollar sous les 0,85 en 2001, la crise financière de 2008-2009, la crise grecque de 2010-2012, l’élection à la tête de la Grèce en janvier 2015 d’Alexis Tsipras, qui avait notamment promis de faire exploser la zone euro. Enfin en 2018, l’avènement d’un gouvernement italien europhobe a encore failli sonner le glas de l’UEM…

Pour autant, dans tous ces cas, le plus souvent après de nombreuses tergiversations politiciennes et ubuesques, le pire ne s’est pas produit et la zone euro n’a pas disparu. Avec les crises grecques de 2015 et italiennes de 2018, l’artillerie lourde a cependant été sortie, puisque pour accompagner les négociations politiques, la Banque Centrale Européenne a mis en place une politique extrêmement accommodante : taux refi à 0%, taux de dépôt à -0,5% et surtout une “planche à billets” pléthorique de 3.000 milliards d’euros. C’est donc grâce à cette débauche de moyens que les taux d’intérêt des obligations des Etats surendettés sont restés anormalement bas et que l’UEM a pu traverser toutes ces tempêtes.

Seulement voilà, toutes les “bonnes choses” ont une fin. Ainsi, avec la crise du Covid-19, la dépression historique qu’elle a engendrée et la nouvelle flambée des dettes publiques qui en a découlé, la BCE a décidé de continuer sa fuite en avant, en fournissant encore plus de morphine sur les marchés des dettes publiques. Le montant total de l’actif de son bilan est ainsi passé de 2.200 milliards d’euros en 2015 à 7.162,2 milliards d’euros en mars 2021, dont près de 60 % sont des titres de dette publique. Si la BCE se veut donc “généreuse”, elle oublie néanmoins que la morphine ne fait que calmer la douleur et ne guérit pas la maladie, en l’occurrence celle de l’excès de dette publique.

Et c’est bien là que réside le principal problème de la nouvelle crise de la zone euro : car, malheureusement, ceux qui la menacent le plus ne sont pas les europhobes et les altermondialistes. Non, à l’image de pompiers pyromanes, ce sont les dirigeants politiques et monétaires de la zone euro, qui, sous couvert de vouloir sauver cette dernière “quoi qu’il en coûte”, sont en train de la mettre en danger et de menacer jusqu’à son existence pour les années à venir.

Certes, face à la pandémie, il fallait éteindre l’incendie. Le problème est que non seulement ce dernier n’a pas été circonscrit et qu’en plus, de nouveaux foyers ont été allumés. Les faits sont là : alors que les États-Unis ont mené une politique budgétaire et monétaire similaire à celle de l’UEM, les premiers ont déjà retrouvé le chemin de la croissance forte, tandis que la seconde ne parvient toujours pas à sortir de la récession et encore moins de la crise sanitaire. Il faut donc réagir au plus vite, retrouver la voie du bon sens et repenser complètement le fonctionnement de la zone euro. Sinon, cette dernière est malheureusement condamnée à une nouvelle crise fatale.

Face à ce danger extrême, certains économistes, politiciens ou observateurs de la “chose économique” n’hésitent pas à botter en touche en soulignant que cette éventualité n’a aucun sens. La fin de la zone euro ? “Impossible”, disent-ils avec l’aplomb des technocrates qui dissertent sur l’avenir économique sans n’avoir jamais été sur le terrain ou encore de tous les “spécialistes” qui disaient que l’épidémie de Coronavirus ne causerait pas de dégâts majeurs dans l’Hexagone… Ces donneurs de leçons ont clairement tort.

Oui, il faut être honnête : même si nous ne le souhaitons pas, l’explosion de la zone euro est possible. Compte tenu de l’ampleur de la crise actuelle, la probabilité de ce triste scénario s’accroît même de jour en jour. S’obstiner à vouloir faire croire le contraire est contre-productif. Et ce d’autant que la nouvelle crise politique, financière et économique qui s’annonce n’est pas un accident de parcours facilement surmontable. Non. Cette crise porte en elle les carences structurelles de la zone euro, qui, pourtant censée constituer un havre de stabilité, s’est finalement engoncée dans la croissance molle, ainsi que dans la fragilité économique, politique, sociale et sociétale.

En fait, à l’image des bulles qui n’ont cessé de gonfler sur les marchés financiers depuis 2015, la zone euro est, elle, aussi, devenue une “bulle”, c’est-à-dire un fossé entre ses promesses et ses réalisations, constituant par là même une “machine à crises”. Cette carence d’efficacité de la zone euro rappelle un problème fondamental : basée sur des fondations bancales, l’UEM n’a jamais été terminée. En effet, cette dernière ne sera crédible que lorsqu’elle sera devenue une “zone monétaire optimale”, c’est-à-dire parfaitement unifiée à tous points de vue, comme les Etats-Unis d’Amérique ou les Etats-Unis du Brésil par exemple. C’est d’ailleurs ce qui était prévu dans le traité de Maastricht, mais a été oublié.

Le drame est que, depuis quelques années, les peuples et les dirigeants de la zone euro sont devenus de plus en plus réticents à l’idée d’une union fédérale. Encore plus grave : un sentiment europhobe s’est répandu comme un virus et a gagné de plus en plus de pays et de citoyens. La raison de ce rejet est finalement assez simple : depuis des décennies, les dirigeants des pays européens, souvent par manque de courage, n’ont cessé de claironner que s’il fallait faire des efforts c’était à cause de l’Europe. Pourtant, s’il faut assainir les dépenses publiques et les rendre plus fécondes en croissance, ce n’est pas pour l’Europe mais pour nos enfants. Conséquence logique de cette erreur stratégique et historique : la construction européenne est devenue le bouc émissaire idéal et a stigmatisé toutes les rancœurs, voire les haines.

Autrement dit, non seulement l’Europe n’est pas devenue la terre de croissance et d’emploi attendue mais, en plus, dans l’inconscient collectif, elle est désormais perçue comme la mère de toutes les rigidités et de toutes les inefficacités budgétaires et économiques, avec en toile de fond un chômage de masse endémique. Il faut donc être clair : sauf si une prise de conscience miraculeuse se produit, notamment en Italie, en France et en Allemagne, afin d’engager la zone euro vers une harmonisation des conditions fiscales et réglementaires, avec un budget fédéral efficace mais aussi moins de rigidités structurelles, l’UEM telle que nous la connaissons aujourd’hui aura disparu avant 2023.

Cela ne signifiera d’ailleurs peut-être pas la fin de l’euro, mais l’avènement d’une zone monétaire plus restreinte, avec une vraie intégration, une véritable union fédérale, des règles strictes et une entraide à toute épreuve. C’était justement le but du traité de Maastricht de 1992. Dommage que les dirigeants européens l’aient complètement oublié pendant 29 ans…

Marc Touati, Économiste, Président du cabinet ACDEFI

Son nouveau livre RESET – Quel nouveau monde pour demain ? est en tête des ventes des essais économiques depuis sa sortie le 2 septembre 2020

Source le Capital

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