Déchet : quand Africa Global Recycling ouvre la voie

REPORTAGE. Le Franco-Togolais Edem d’Almeida expérimente depuis neuf ans que le déchet est une opportunité économique qui mérite une approche entrepreneuriale et sociale.

Écrans, petits groupes de travail, rires… Ambiance start-up au quartier Noukafou à Lomé, mi-avril. Edem d’Almeida gravit rapidement les marches de ce petit immeuble pour atteindre son bureau lumineux donnant sur la grande voie qui mène vers l’aéroport de la capitale togolaise. Les rendez-vous s’enchaînent pour le chef d’entreprise à la tête de Africa Global Recycling (AGR), une PME spécialisée dans la gestion et la revalorisation des déchets. Un enjeu crucial pour le continent africain confronté à l’explosion des volumes d’ordures à collecter et à traiter.

Gestion des déchets, un enjeu de santé publique

Si l’Afrique subsaharienne est la région du monde qui produit le moins de déchets, avec 460 grammes par habitant et par jour, la gestion des ordures y est devenue un enjeu de santé publique en raison d’un triplement attendu des volumes d’ici 2050 et du faible taux de recyclage, s’est inquiétée la Banque mondiale dans un rapport publié en 2018. Une véritable bombe à retardement pour les capitales africaines qui connaissent un essor démographique sans précédent et les défis d’urbanisation qui en découlent.

Lomé est concernée au premier chef avec 1,5 million d’habitants, soit plus de 60 % de la population urbaine du Togo

Ce sont, chaque année, plus de 350 000 tonnes de déchets qui sont produits. D’autant plus que la seule décharge, Agoè Nyivé dans la banlieue nord, est saturée depuis plusieurs années et qu’un nouveau projet de Centre d’enfouissement technique des déchets du Grand Lomé a vu le jour. D’où l’urgence pour les décideurs, les États et les collectivités, de trouver le meilleur modèle de ­gestion des déchets.

Africa Global Recycling, une approche propre du recyclage de déchets

La problématique est complexe. À contre-courant de ce qui se fait déjà, Africa Global Recycling a décidé depuis huit ans d’apporter ses propres solutions qu’elle veut adaptées au contexte local. Celles-ci sont tirées de son expérience sur le terrain et plus surprenant de cours d’histoire. « Aujourd’hui, il faudrait presque revenir en arrière et redéfinir la notion de déchet et d’environnement dans le contexte spécifique africain, explique Edem d’Almeida. Avant de parler de recyclage, je crois qu’il est important de rappeler que nos déchets sont composés à plus de 50 % de sable, de 10 à 11 % de matières recyclables, dont le plastique, et surtout de déchets organiques, puisque nous mangeons frais, poursuit-il. Quand un Africain balaie sa maison, un tri sélectif s’opère à la source. Dans la balayette, on emporte le sable avec les autres déchets ménagers : épluchures de banane, d’ignames, d’oignons, reste de poissons, etc. », pointe ce fonceur.

D’abord, une plongée dans l’histoire

Avant même de débarquer à Lomé en 2013 pour monter depuis le garage de ses parents sa start-up de collecte et de revalorisation de déchets, Edem D’Almeida a d’abord plongé dans l’histoire pour mieux saisir le rapport qu’entretiennent les Africains avec leurs déchets. Des pratiques culturelles et cultuelles toujours d’actualité si l’on prête un minimum d’attention à certains gestes du quotidien, comme la manière dont les populations balaient les maisons dès l’aube, dans un sens bien précis de l’intérieur vers l’extérieur.

« La mauvaise compréhension des traditions autour du déchet empêche les responsables et les partenaires de construire une filière intégrée et efficace », dit-il. D’où la multiplication des dépôts sauvages, le poids important donné à la collecte alors même que « la majorité des rebuts sont organiques et donc facilement valorisables », juge le Franco-Togolais qui a travaillé chez Suez environnement et à son compte comme courtier et négociant de déchets industriels à Nantes

La gestion des déchets, une opportunité économique et industrielle

La bonne nouvelle est que la gestion des déchets peut devenir une excellente opportunité d’affaires. Beaucoup l’ont compris et se lancent. Mais pour Edem, ceci est l’arbre qui cache la forêt. « Que ce soit au Togo ou dans d’autres pays, les gens ne font pas du recyclage pour des questions écologiques, mais pour leur survie, souligne-t-il. Chez AGR, on aborde le déchet non pas seulement sous l’angle de la collecte ou de l’élimination sur décharge ou l’enfouissement, mais en tenant compte de l’existant. Il y a déjà une économie autour du déchet qui ne demande qu’à être structurée. » Le deuxième angle d’attaque d’Edem d’Almeida, c’est celui de l’industrialisation. « À l’avenir, on pourrait créer des produits issus de nos déchets pour le monde entier », esquisse le patron après une visite guidée au centre de tri et de valorisation de déchets recyclables situé dans le quartier Wuiti, non loin du siège social.

Une progressive montée en puissance

Sur place, dans l’entrepôt de 600 m2, ce jour-là, nous croisons Konan, un employé heureux. Alors que l’heure de la pause est bien avancée, ce dernier s’empresse de serrer la main de celui qu’il appelle fièrement « DG ». Comme la plupart de ses collègues, Konan a tout appris du recyclage et de l’environnement chez AGR, depuis ses débuts, se remémore-t-il. Au début, AGR s’est focalisé sur les papiers. Aujourd’hui, le site peut traiter jusqu’à 46 types de déchets : plastiques, équipements électroniques, papiers, cartons, verre, métaux et même des pare-chocs de voitures accidentées. L’idée est de les transformer en de nouvelles matières premières et de les exporter vers l’Europe l’Asie ou encore Moyen-Orient. Le succès a été tout de suite au rendez-vous avec chaque année un chiffre d’affaires en croissance qui dépasse les 250 millions francs CFA (382 234 euros). Tout a été réinvesti pour augmenter les capacités du centre de tri et recruter également dans les autres postes : marketing, communication et projets d’éducation. Des investissements massifs ont été faits dans les équipements de traitement ultramodernes : extrudeuses, agrégateurs pour transformer toutes sortes de matériaux, etc.

Konan (à gauche) à côté de ses collègues.© Viviane Forson

Des idées, le Franco-Togolais en a à foison : fabriquer des fibres synthétiques à partir des déchets plastiques, produire des blocs optiques, des feutres tissés pour l’industrie automobile. « Attirons des marchés, produisons pour tout le monde à partir de nos déchets », projette celui qui n’hésite pas à prendre position publiquement. « Pour l’instant, nous sommes encore entravés par la bureaucratie », s’agace-t-il. « La bureaucratie n’a rien à faire dans la gestion des déchets, en tout cas si celle-ci veut être pérenne et optimisée. » À ses côtés, pour affronter les défis du quotidien, Yvonne d’Almeida, la mère du jeune homme n’est jamais bien loin. C’est elle qui gère le site de Lomé. « Edem a toujours été attiré par les défis. J’avoue que ça me fait peur parfois en tant que parent », explique cette ancienne enseignante, formée au génie électrique. « Je connais les réalités du terrain et je lui prodigue quelques conseils, même s’il est très fonceur ! » souligne-t-elle.

La pandémie de Covid-19, une passe difficile

L’année 2020 a été compliquée pour la PME qui a accusé des pertes à cause de la mise à l’arrêt de l’économie du fait de la pandémie du Covid-19. « Nos activités tournent un peu au ralenti, s’inquiète Yvonne. Sur le site, il faut coûte que coûte maintenir et appliquer les mesures barrières pour garder le personnel en bon état de santé et puis, financièrement, c’est compliqué parce que si on ne produit pas on ne peut pas exporter », constate un brin préoccupée la directrice des opérations.

Edem abonde dans son sens. « La crise de la pandémie de Covid-19 nous a bien éprouvés et bien formés aussi, indique-t-il. L’année dernière en pleine crise, on a mieux assaini nos comptes. C’est un signal important. Surtout dans un moment où il faut gérer la crise et les manques à gagner », poursuit-il.

AGR, un modèle économique évolutif

Depuis ses débuts, Africa Global Recycling a choisi le modèle économique de la compensation financière. C’est-à-dire qu’une partie de l’argent issu de la vente est reversée au client chez qui AGR a enlevé les déchets. Ce qui permet d’alléger le coût de la gestion des déchets. Africa Global Recycling a aussi élargi sa palette d’offres et de services. « Au bout de huit ans, notre modèle économique a fait ses preuves. On est parti d’un modèle exclusivement centré sur la vente de déchets recyclables et puis on s’est diversifié à partir de 2017 avec de nouvelles prestations comme le conseil, la formation, l’ingénierie de gestion des déchets. Depuis peu, on propose des solutions intégrées de projets RSE, et tout ça autour du déchet », égrène Edem d’Almeida. « On est vraiment parti de rien. L’absence de cadre législatif, le manque d’accompagnement sur le plan financier, l’absence de connaissance du marché, de main-d’œuvre obligent à créer ses propres modèles pour pouvoir mettre la main sur les déchets et pouvoir créer son propre écosystème », analyse-t-il. Et d’ajouter : « C’est ce qu’on a fait depuis huit ans. »

Au centre de tri, AGR affiche ses principes sur les murs. Ainsi, on peut lire que « la phrase la plus dangereuse au monde est la suivante : « on a toujours fait comme ça ! ».© Viviane Forson

Construire des filières et en exploiter toutes les potentialités

L’enjeu aujourd’hui, pour toutes les villes africaines, est de construire des filières intégrées en donnant toute sa place à la collecte, mais aussi au traitement des déchets, un volet trop souvent négligé alors qu’ensemble ces deux aspects représentent un réservoir d’emplois. « Le défi est de changer d’échelle et pour ce faire, on a besoin de financements plus importants, insiste Edem d’Almeida. Depuis quelques mois, on constate une forte croissance de nos activités, et pour y faire face, il faut investir, innover, renforcer les capacités, les ressources humaines, tout ça dans une période de crise », liste cet entrepreneur bien intégré dans les cercles de décideurs au Togo et en France.

S’appuyer sur le levier RSE

« La reprise est forte parce que les entreprises se rendent compte qu’elles ont un devoir envers leur environnement et les communautés dans lesquelles elles évoluent, souligne Inès Akue-Gedu, chargée d’études environnement et risques industriels. AGR s’est lancé dans une très belle dynamique avec le club RSE du Togo réunissant les sociétés actives ou en demande dans ce secteur. Nous leur apportons des solutions clés en main avec Ecobox. » Un projet sur lequel travaille depuis plusieurs mois la jeune femme de 26 ans, en plus de ses cours du soir de master en gestion de projet à l’université de Lomé. « C’est un concept que nous avons mis en place pour accompagner les jeunes entrepreneurs verts, prend-elle le temps d’expliquer à peine la pause déjeuner terminée. L’idée est de former des entrepreneurs qui veulent améliorer leur environnement immédiat à la vente du déchet et aussi à sa récupération en leur fournissant des kiosques de tri sélectifs ». L’opération doit démarrer en juin à Lomé et Aného avec des entreprises partenaires dans les Télécoms, l’assurance et l’énergie. « Nous leur apprenons à négocier avec ceux qui veulent acheter leurs déchets et ensuite, nous rachetons leur part. Ils font des bénéfices sur les déchets qu’ils ont à leur disposition », s’enthousiasme Inès. « C’est la partie où nous sommes gagnants puisque ces déchets reviennent vers nous. Cette stratégie nous permet d’être plus mobiles et de décentraliser nos activités. »

Inès Akue-Gedu est Chargée d’étude environnement et risques Industriels. À 26 ans, elle souhaite continuer à approfondir ses connaissances dans le domaine de l’environnement.© Viviane Forson

Pour être encore plus près des déchets togolais, AGR a récemment noué un partenariat avec Gozem, le leader du transport rapide au Togo. L’idée est de permettre aux usagers de faire ramasser leurs déchets de toutes sortes via cette application. Le transporteur, en mototaxi ou voiture est chargé de les acheminer au centre de traitement d’AGR. « Nous envisageons de déployer nos nouveaux outils dans la ville d’Aného, poursuit Inès, qui devrait être bientôt diplômée. Cette commune est une des plus dynamiques en termes d’économie verte, de recyclage, de protection de l’environnement », relate-t-elle. « Les dirigeants sur place veulent aller au-delà de la simple collecte de déchets ou du recyclage. C’est bénéfique pour nous et ça crée des emplois. »

La gestion des déchets, une source d’emplois

Depuis le départ, AGR a créé plus d’une cinquantaine d’emplois verts. Ce qui n’était pas gagné dans un environnement où l’informel domine et fait vivre plusieurs millions de personnes. En réalité, ces travailleurs représentent une frange importante de la pauvreté urbaine et ne semblent pas amenés à disparaître comme ce fut le cas dans les pays du Nord, faute d’emplois salariés dans les grandes villes. Pour Edem, il faudrait intégrer tout ce monde dans le circuit formel afin de lutter contre la pauvreté. « Les gens ne récupèrent pas les déchets parce que c’est bon pour la planète, mais pour manger, c’est ça la réalité », poursuit-il. « Il n’y a pas d’incitation fiscale, aucun encadrement sur les taxes, il n’y a pas de réglementations contraignantes pour l’industriel qui doit participer à la collecte. Donc, on voit une économie du recyclage qui pousse, mais c’est parce que les gens doivent vivre, c’est aussi simple que ça. »

Inès dresse le même constat : « La pollution pour l’Africain, ce n’est pas aussi urgent que sur les autres continents. Ce n’est pas aussi palpable. Ici, l’Africain se cherche. Il cherche d’abord un bénéfice. Alors, pourquoi ne pas intégrer cette donnée et lui permettre de vivre ? » pointe-t-elle. « C’est ça toute notre logique et ce n’est pas un modèle qu’on enseigne dans les livres ou à l’école. C’est cet état d’âme que nous voulons insuffler et faire partager au monde », ajoute-t-elle.

Un quartier de Lomé après une matinée de pluie. © Viviane Forson

Éduquer pour changer les mentalités

Dans un pays où les espaces publics sont jonchés de déchets, il va aussi falloir changer les mentalités, et ce, dès le plus jeune âge, explique Marie-Curie Messavussu, directrice des opérations pour « Moi Jeu Tri ». Africa Global Recycling a lancé cette initiative en 2016 d’abord avec le lycée français de Lomé. « L’objectif est d’éduquer les enfants à la thématique du recyclage à travers des projets sociaux éducatifs », explique la jeune femme qui dirige une petite équipe de quatre personnes. « Le réseau s’est étendu à 89 écoles à Lomé et Aného. On a deux grands programmes : Moi Jeu Tri, qui est constitué principalement du déploiement des bacs de tri dans les écoles, et un volet énergie renouvelable par lequel on installe des panneaux solaires pour équiper les élèves de lampes individuelles qui leur permettent d’étudier le soir, une fois la nuit tombée », développe-t-elle. Les résultats sont déjà visibles sur le terrain. « Les enfants sont très réceptifs. Ils comprennent le rôle qu’ils doivent jouer non seulement à l’école, mais aussi dans leurs familles », précise Parfait Agbétossou, en charge des opérations sur la commune des Lacs. « Le tri n’est pas encore un réflexe dans les familles, mais aujourd’hui, ce sont les enfants qui ramassent les déchets de la maison pour les apporter à l’école et les trier ! » Une initiative qu’Edem d’Almeida met en œuvre et déploie en ce moment même en Côte d’Ivoire.

Des enfants sont sensibilisés à la question du tri des déchets dès le plus jeune âge. © ONG – Moi Jeu Tri

La nécessité de préparer un nouveau monde…

« Quand on développe les chaînes de valeur autour du déchet, on comprend que nos formations dans nos universités doivent changer, on doit avoir de nouvelles expertises, de nouveaux emplois et ça commence maintenant », relate-t-il. « On sait que d’ici cinq ans, la plupart des métiers actuels vont soit changer soit, dans le pire des cas, disparaître. C’est maintenant qu’il faut préparer les nouvelles générations de juristes, de manageurs, de techniciens. Tous les corps de métier sont concernés. Pour l’instant, c’est un peu triste parce que quand vous dites recyclage, les personnes voient deux choses : compostage et plastique, c’est tout. On a encore un long chemin pour changer la perception des gens », poursuit-il. Une vision qui n’est pas sans conséquence.

… pour faire du déchet un allié pérenne industriel et financier

« À cause de cette mentalité, nous avons tendance à ouvrir les portes à tous les modèles importés, quels qu’ils soient. Ensuite, il existe un impact non négligeable sur la chaîne de financement », dit-il. En effet, de nombreux projets qui arrivent sur le continent sont le fruit de partenariats. Déjà préfinancés, ils ne sont donc pas toujours modulables par les acteurs locaux. « Pour nous qui avons développé nos propres modèles, ce n’est pas du tout évident », peste Edem d’Almeida. « Personne n’a le mécanisme pour financer ou parfois la volonté de le faire, souligne-t-il. Aujourd’hui, le défi de l’entrepreneur dans le domaine du déchet en Afrique, c’est d’accéder au capital, en priorité. » Quand on lui parle des guichets, Edem d’Almeida avoue qu’ils ne sont pas ouverts sur ces sujets. Et de déplorer en plus le manque d’industrie financière. « L’État doit renverser la table et s’employer à comprendre ce qu’est le déchet. C’est une ressource pour l’industrie et pour nos États », conclut-il.

Source le Point

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